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LA SEMIOTIQUE DES OBJETS

/ Emmanuel Cuisinier

Commissaire d’exposition & artiste plasticien

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Assemblage de sangles (Átame !) ou de fibres de feutre (Borderline), accumulation de confettis (Permanent Vacation) ou de coins adhésifs pour photographies (Claustra), amoncèlement de profilés mousse (Time Wrapp) ou de crémaillères pour étagères (Aménagements intérieurs), la démarche artistique d’Elodie Huet repose sur des notions de collection, de classification, d’ordre et d’ordonnancement, sur un jeu d’accumulations qui s’inscrit dans le temps. Elle a pour principe d’établir un ensemble de systèmes qui tend à rassembler par des choix successifs, un nombre illimité d'objets ou de matériaux ayant certains points communs définis préalablement, selon leur valeur formelles, chromatiques ou texturales.

Elodie Huet est collectionneuse,

et le temps de la conception reste celui de l’apprivoisement du matériau sur lequel elle a jeté son dévolu. Car oui, il y a dans la création de ces répertoires d’objets organisés et hiérarchisés, un acharnement à comprendre, connaître et savoir la nature-même de qu’elle utilise. Ce questionnement sur ce qui compose sinon le monde, en tous cas le sien, relève d’un amour du savoir et de la connaissance et qui se traduit tour à tour par l’examen, le décorticage et la mise à l’épreuve du médium.

Elodie est philosophe méthodique.

Dans L’Odyssée, Homère dit de Pénélope qu’elle est philosophe et de son travail qu’il est celui de l’intelligence. En tissant et détissant la toile, son travail est comparable à celui de la pensée : de même que l'on obtient l'étoffe en combinant la trame avec rigueur et enchaînement, on créé un discours par la composition rigoureuse et l’enchaînement des idées. « Pénélope la philosophe, travaillant à sa tapisserie, allumera pour toi, en secret et en silence, les flambeaux de la connaissance et te fera voir comment on défait cette toile ; alors tu pourras te rendre compte que nous avons bien tissé, avec elle, les fils de cette élévation». C’est avec cette même patience qu’Elodie perfectionne ses dispositifs à l’épreuve d’un temps solitaire, celui de la concentration et du contact avec elle-même mais aussi le temps de révéler et de donner à connaître autrement ce qu’elle montre. Regarder le travail d’Elodie, c’est avoir accès à la fois à l’œuvre et à son processus de création, la minutie d’un geste, l’implication du corps dans sa répétition laborieuse.

Elodie est sémiologue,

et les systèmes qu’elle créé sont autant de signes qu’elle tente d’exprimer en tenant compte des nuances les plus délicates. Il n’y a jamais rien de flagrant et tout est de l’ordre de l’infime et du détail. Il faut s’approcher pour réaliser et prendre conscience de ce qui se trame. Et jusque dans ce qu’elle donne à voir, le temps reste le vecteur de sa démarche au sens où rien ne se livre immédiatement. Entre retenue et pudeur, cette œuvre peut s’apparenter à une amorce du langage, le lieu où le discours et toutes les pensées peuvent ensuite prendre forme. Mais là où le travail d’Elodie se situe dans la formulation, ce qui découle du langage appartient déjà au temps de la réception, du public et de l’interprétation. Un peu comme l’Aleph, la démarche de l’artiste pourrait sinon par le son de la glotte tandis qu’on s’apprête à formuler le premier son du premier mot, être traduite par le pré-geste qui rend possible alors tous les discours.

Félix Buffière, Les mythes d’Homère et la pensée grecque, Les Belles Lettres 2010.


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