mondes sensibles

CARTOGRAPHIE DES MONDES

/ Emmanuel Cuisinier, commissaire de l’exposition « Hémisphères » et du parcours d’installations de la Biennale « Mondes Sensibles »

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« Au clair de la lune, mon ami Pierrot… » comme un souffle venu d’un autre monde.

C’est ainsi que commence le premier enregistrement sonore au monde, réalisé en 1860 par Scott de Martinville avec l’invention du phonotaugraphe. Constitué d’un tube acoustique surmonté d’une membrane vibrante, cet appareil permet de retranscrire des ondes sonores sur un rouleau de papier enduit de noir de fumée.

Sa forme et son esprit novateur sont aujourd’hui les symboles choisis pour la 9ème biennale internationale des Bains Numériques, comme l’emblème d’une pensée scientifique mise au service de la création et la célébration du 350ème anniversaire de l’Académie des sciences, placée au cœur d’évènements artistiques.

Objet totémique jetant sa stature monumentale sur la Ville d’Enghien-les-Bains, le phonotaugraphe devient le temps du festival, une installation à part entière et le support d’un dispositif scénique en vue d’une programmation de musique électronique. Machine à remonter le temps qui capte les sons d’une époque pour les faire resurgir près de 150 ans plus tard, cet instrument dont la particularité est d’enregistrer les sons sans pouvoir les reproduire, est la synthèse de savoir-faire d’une époque vers une autre : en 2008, un collectif d’ingénieurs du son et de scientifiques parvient à lire ce premier enregistrement à l’aide d’une tête de lecture virtuelle, libérant du silence cet instrument aux moyens des technologies contemporaines.

Romain Delahaye alias Molécule, jeune artiste dub et électro, confronte cette comptine du répertoire patrimonial français à ses riffs de musique, opérant le passage vers un univers nouveau dans une démarche de réappropriation d’un objet de mémoire. Son travail « 60° Nord 43’ » repose déjà sur un principe de captation de sons qu’il prélève à bord d’un chalutier lors d’un périple en haute mer en Atlantique nord pendant cinq semaines. Ce compte-rendu sonore fait parti de sa démarche, comme autant de bruits du monde qu’il retranscrit dans ses compositions. Une musique ouverte aux géographies et aux histoires venues d’ailleurs et d’un autre temps. Invité à performer au cœur du pavillon acoustique du phonotaugraphe, il rend sa voix à cet objet laissé muet.

Second pavillon dans la ville, le périscope de l’architecte scénographe François Abelanet est une réponse visuelle au premier dispositif. Entendre puis observer sont autant de déclinaisons perceptives qui viennent façonner la thématique « Mondes Sensibles » de cette édition du festival. Convoquer les sens pour mieux percevoir ce qui nous entoure - l’environnement tour à tour politique, social, culturel, mais aussi naturel avec notamment les questions paysagères, écologiques ou de développement durable. Cette Installation « Le bain d’ondes » se dessine à l’échelle d’un jardin public comme une œuvre qui devient un lieu de socialisation et de déambulation possibles. S’affranchissant de ses jeux de pelouse, de massifs et d’allées, l’installation se déploie à la façon d’un all-over, striant le site de lignes blanches au sol et sur des structures en volume rappelant les jeux d’ondes à la surface de l’eau du lac situé à proximité. Le périscope, comme une tour surmontée de systèmes de miroirs, se dresse en bordure du jardin et surplombe les motifs qui semblent converger en un point précis. L’image se révèle alors en un plan rabattu, rétablissant les perspectives de manière à observer le paysage comme le support de cette œuvre en anamorphose. François Abelanet réinvestit les préceptes d’un art interactif et participatif où le spectateur effectue une exploration de son propre territoire, de la réalité vers l’illusion et les jeux de perception.

Poursuivant cette traversée du monde sensible, le réel est un point de départ sur lequel se démultiplient les destinations par l’usage des outils numériques. De l’espace physique, il devient alors possible de traverser le miroir et donner vie à ce qui restait cantonné à l’imaginaire et l’onirisme. La réalité s’augmente, offrant de nouvelles opportunités de création. Cette 9ème édition de la biennale des arts numériques a pour mission également d’imaginer les contours des usages de demain. Ces recherches permettent notamment la mutualisation des savoir-faire d’artistes, d’universitaires, de laboratoires de recherche et d’entreprises autour de questions liées aux productions innovantes et aux nouvelles tendances. Situé à Osaka au Japon, Knowledge Capital est un creuset de savoirs multiples et d’émulation intellectuelle faisant partie d’un projet architectural et urbain d’envergure regroupant lieux d’exposition, théâtre, salons, ou encore palais des congrès et dont la programmation recense un corpus de projets combinant technologie de pointe, culture et savoir-faire japonais. « fVisiOn » du National Institute of Information and Communication Technology (NICT) propose pour les Bains Numériques, des medias virtuels en 3D capables d’augmenter les possibilités de communication ordinaires. Au centre d’une table, les convives peuvent apercevoir de petits personnages animés en images virtuelles tirés de l’esthétique manga. Le public peut profiter des contenus interactifs en choisissant une carte à jouer qui indique à son avatar, le comportement à adopter et le scénario à suivre. Ces cartes déclinent sur l’instant, un ensemble d’états d’esprit que chacun peut laisser transparaître aux autres via une forme animée, sur le même principe à l’écrit, des émoticônes qui retranscrivent symboliquement les émotions de son rédacteur.

Autre incursion dans le quotidien, Kyun_kun accompagnée par ISI-Dentsu, Ltd Open Innovation Lab. investit le monde du design et de la mode en explorant de nouvelles voies vestimentaires et pourquoi pas en initiant de nouveaux styles de vie. Le « Robotic Fashion Project » ou « RFP » propose d’agrémenter nos tenues de robots connectés alliant ainsi mode et technologies, dans le but d’initier à la fois de nouvelles tendances vestimentaires via l’esthétique technoïde mais aussi de nouveaux usages : ces prototypes sont de véritables accessoires que Kyu_kun conçoit comme de potentiels compagnons entrant en interaction avec les désirs et besoins de l’usager, mais capables également de communiquer par le biais de vibrations ou de sons et susciter une forme d’empathie.

De l’empathie à la mélancolie, la frontière est ténue. Le besoin se fait désir, l’intelligence se mue en conscience… A mesure que les projections anthropomorphiques évoluent et que l’on dote le robot de sentiments, la relation homme/machine devient duelle et l’alter s’affirme au détriment de l’égo. Dépassant l’idée d’une relation bienveillante et ludique avec un robot compagnon, deux artistes de la biennale ont choisi de s’emparer de cette problématique. A travers des spectacles transdisciplinaires, alliant danse, audiovisuel et robotique, Rocio Berenguer et Adelin Schweitzer interrogent tous deux à leur manière la possible coexistence entre l’homme et la machine. Des dramaturgies scéniques où chacun révèle son étrangeté, son identité propre et où l’on glisse de la relation à la rupture, de la subordination à l’émancipation, de l’exécution de directives à la quête de sens…

Dans la pièce « Homéostasis » de Rocio Berenguer, une femme cherche à reprogrammer sa structure interne en dialoguant, par sa voix et sa danse percussive, avec son ordinateur, qu’elle nomme « Animal ». Les bugs du programme informatique font écho aux erreurs organiques de l’interprète qui répète, butte, oublie face à une machine dénuée d’empathie. Comment créer une version améliorée de soi- même dans cette forme d’interdépendance ? Une lutte où l’interprète reprend peu à peu les commandes sur elle-même. Une réappropriation lente de soi-même. « Humaniser l’homme, machiniser la machine », tel est le credo artistique de la chorégraphe. Deux altérités-identités qui s’affirment.

Dans « Motor Cortex » d’Adelin Schweitzer, plus d’humain sur scène. Table rase. Place à la machine, Georges, un skateboard doté de sensibilité qui se meurt de nostalgie. Enfermé dans un laboratoire, avec ses souvenirs comme seule ressource, il regrette sa vie d’avant et cherche une issue. La fascination laisse rapidement place à l’inquiétude et l’on envisage un monde habité par les robots, un monde où les machines n’auraient plus besoin des humains pour donner un sens à leur existence.

Issues l’un et l’autre de la compétition internationale de la biennale (Rocio Berenguer, lauréate pour l’édition 2014 et Adelin Schweitzer, sélectionné pour l’édition 2016), ces deux pièces donnent la couleur de ce rendez-vous de la création transdisciplinaire émergente. Dans la sélection internationale, faite en regard du thème des « Mondes sensibles », (issue d’un appel à projets ayant réunis plus de 150 projets), l'humain s'efface au profit de paysages et d'environnements modelés par l'interaction homme-machine. Cependant, chacun des formats présentés (live audiovisuel, création théâtrale et digitale ou performance robotique) questionnent, dans leur facture ou leur dramaturgie, la perception que le spectateur peut avoir de sa propre humanité.

Être humain.

Imposer sa présence, son être-là, c’est revendiquer d’une certaine manière sa propre chair. D’un monde à l’autre, d’une réalité qui nous définit en tant que vivant vers une autre située dans la virtualité des images, que reste-t-il de notre corporalité ? A la surface de l’écran, dans un univers privé d’épaisseur, c’est la peau qui est alors représentée, une peau désincarnée comme une enveloppe privée de sa propre physicalité. Dans son « Portrait (é)mouvant », l’artiste et spécialiste relief Joséphine Derobe travaille la question de l’image stéréoscopique en ce que ce médium rétablit la dimension manquante –épaisse et charnelle- et offre un langage sensoriel nouveau. Ce portrait qui dit l’essence de celle qui est représentée, ici, l’artiste elle-même, se révèle dans un double mouvement qui dit par l’apparence, l’identité profonde du visage se défaisant progressivement de son carcan écranique, à la recherche de sa chair, profonde, dense et palpitante. Ce portrait est une recherche sur le corps et du corps au moment où s’opère l’acte de la représentation et le désir de rester incarné. « Le tableau invite le spectateur dans le paysage d’un univers intérieur. Ce corps d’abord sans visage permet de montrer un état d’âme et de corps qui évolue indépendamment de celui qui regarde comme une fenêtre ouverte sur l’invisible. De l’immobile au mouvant, du plat au relief, le corps s’anime et se transforme, passant d’un monde étranger, chimérique et révolu vers le vivant, se rapprochant du moment présent… de l’Autre. »

Le monde, on le constate au fil des exemples cités, est une superposition de géographies et d’espaces traversés de réalités et de perceptions différentes. Dans le mouvement, le glissement ou la rupture, la traversée se fait au gré des œuvres qui deviennent les étapes d’un parcours à vivre individuellement ou ensemble. « Flow 612 » du chorégraphe Daniel Larrieu et de la compagnie Astrakan, est une installation à danser pour le jeune public. Une expérience musicale et cinétique dont le titre est inspiré par l’idée de « couler », de « laisser faire » - accepter le départ. Dans un espace sonore et lumineux reprenant graphiquement des plantes tropicales issues d’une jungle luxuriante, les enfants sont invités à danser librement sur un répertoire de sons qu’eux-mêmes génèrent par leurs mouvements via des capteurs placés sur le sol. Dans cette danse, ils expérimentent cette présence immédiate que leurs corps et la spontanéité leur dictent. Leurs souffles, leurs respirations, leurs cris mais aussi marcher, se déplacer, s’arrêter, bouger, découvrir. Ils sont là et pourtant, au fil des sons, ils acceptent ce glissement, en route vers cet univers qui se transforme peu à peu, revêtant de nouvelles couleurs, de nouvelles ambiances au sein d’une aventure chromatique et sensorielle. Chacun raconte sa propre histoire de corps par l’espace qu’il occupe et traverse.

Texte éditorial rédigé à partir de l’expérience de la 9e biennale internationale des "Bains Numériques"

Juin 2016

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