meta visual

LES ARTS VISUELS CONTRE-ATTAQUENT

/ Emmanuel Cuisinier, Commissaire de l'exposition "Meta Visual"

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Avis aux lecteurs…

à la question : « si le Japon vous évoquait une seule et unique image, quelle serait-elle ? », là, tout de suite, que me répondriez-vous ? Pour ma part - et un fourmillement d’images plus tard, ma réponse se détache en quatre lettres majuscules : TMMP. ça claque comme un logo en néons fluos sur une grande avenue de la capitale, sauf qu’il s’agit là de l’une des plus prestigieuses Institutions du Japon : le Tokyo Metropolitan Museum of Photography. Un fonds de plus de 20 000 œuvres, convoquant un panorama des arts visuels sur près d’un siècle de production et réunissant les travaux d’artistes japonais et internationaux de renoms. D’emblée, les présentations sont faites et le ton donné : la rentrée sera aux couleurs de l’archipel, sous l’égide des nouvelles technologies, la question des arts visuels va se déchaîner, méta-visuellement vôtre.

A l’occasion du 10ème anniversaire du Tokyo Metropolitan Museum of Photography, les collections du musée débarquent au centre des arts d’Enghien-les-Bains promettant ainsi la rencontre avec des artistes dont le travail participe non seulement à un renouvellement du champ des arts visuels, mais aussi à notre connaissance de l’arrière-plan artistique et culturel du Japon. Les sens en éveil, la promesse de cette exposition apparaît soudain comme une invitation au voyage, un embarquement immédiat dont on se doit de vérifier au passage, si comme on le prétend, le soleil n’en finit pas de se lever…

Dans ma tête donc, je suis parti et depuis, tout, dans mon quotidien se japonise : manga trash, musiques électroniques décadentes et même nouveau fond d’écran ! Bref, je subis le décalage horaire, et perds peu à peu l’heure française en attendant mes nouveaux mails… « Hello, this is Tomoe Moriyama, from the Tokyo Metropolitan Museum » m’écrit-elle lors de l’un de nos échanges épistolaires nouvelle génération... Miss Moriyama, ou plutôt Moriyama-san, est la commissaire invitée de cette manifestation et depuis le début de cette aventure, chacun de ses mails m’apparaît comme la suite d’une histoire dont le nom ou les visuels d’un artiste viennent compléter la narration de cet événement.

Goldorak & moi

Pour dire les choses franchement, lorsque s’est dessinée l’équation de cette exposition « nouvelles technologies + arts visuels + Japon », je suis reparti de mon bureau en fredonnant le générique de Goldorak. Symptôme avant-coureur d’une fièvre grandissante, ma madeleine portait le nom d’une série animée culte des années 70 ! Mes premiers pas étaient donc ceux qui me conduisent aujourd’hui vers le média manga - littéralement « image dérisoire », les yeux encore remplis d’admiration pour le robot de lumière et d’acier. Mais à y regarder de plus près, ce robot high-tech conçu comme un miroir de la raison et des actions humaines avait la faculté d’exprimer de façon simple des pensées éducatives, filiales et amicales à valeur universelle.

Cette implication du manga dans la société et son influence au quotidien en fait aujourd’hui un mode d’expression original, catalyseur des aspirations et des préoccupations de la culture nipponne. Investissant également le domaine de l’actualité par le biais de la caricature de presse et celui de la télévision, via les dessins animés, leur impact en fait de même, un véritable outil de communication. De l’avènement de ce type d’imagerie, certains artistes présentés ici en détournent les codes à travers des tentatives de déconstruction et de reconstruction du procédé narratif et esthétique du manga. Le travail d’Otaro Maijo permet de se jouer des valeurs morales, de la notion d’héroïsme et de laisser libre cours à ses propres fantasmes (chaque personnage est massacré tour à tour tandis que chacun tente de sauver la ville de l’apocalypse). Dans un second cas, Toshio Iwai conçoit de petites figurines entre personnages de jeux vidéo et goodies de l’industrie de produits dérivés, à la façon de héros d’une histoire qui reste encore à imaginer.

Occupant une place prépondérante dans le paysage de la japanimation, le manga de science-fiction apparaît comme un média singulier capable de formuler une véritable critique de la société contemporaine : avec l’apparition des nouvelles technologies dans notre environnement, les éléments mécaniques et notamment les robots interrogent le devenir de l’homme dès lors que celui-ci est en mesure de se dépasser lui-même. L’absurde qui se dissimule dans la relation qui lie l’homme à la machine, opère comme une source d’inspiration féconde, où le rêve formulé il y a près de quatre-vingts ans par l’écrivain tchèque Karel Capek, continue plus que jamais de stimuler l’imaginaire. C’est dans ce contexte que sont apparus AIBO et ASIMO, exploitant dans le cadre du pur divertissement des robots cette fois-ci bien réels, pour que revienne à nouveau le temps des rires et des chants… Hidenori Watanabe présente à ce titre une version de ces nouveaux compagnons domestiques, le NetRobot, mis en situation dans un environnement multicolore et sucré, capable de répondre aux moindres attentes d’un dressage de haut niveau : pas bouger – donne la patte – au pied… Procurant du rêve, ces petits corps animés acquièrent un véritable statut artistique en terme de technologie de pointe et de recherche de design. Dans un autre genre, Satoru Tamura dont le travail consiste en de petites expérimentations, appréhende le robot tantôt en tant qu’objet d’expériences radicales (faire exploser un robot avec un club de golf), tantôt sous la forme de figurine référence prise dans une série d’objets représentatifs de la culture japonaise qu’il pèse symboliquement sur une balance électronique.

Abracadabra, les arts visuels sont là !

Dépassant le contexte utilitaire pour investir celui de l’intimité et de l’affect, les nouvelles technologies deviennent aujourd’hui le média de nos propres aspirations et le témoignage de nos vacuités respectives. Coexistence des temps modernes, la relation entre individus et machines évolue, et l’on trouvera bientôt sur les traditionnelles photos de famille, le dernier fleuron technologique trônant au côté de toute la sainte famille ! Cette vision a d’ailleurs depuis longtemps frayé la voie au cinéma et notamment aux films d’animation et de science-fiction - de Métropolis à Ghost in the Shell, fournissant aux arts visuels des passerelles privilégiées avec les nouvelles technologies.

Ayant permis depuis les années 60 un renouvellement radical des arts plastiques, le contexte technologique actuel a permis de repérer un certain nombre de mutations qui contribuent à refonder les rapports entre l’œuvre, l’artiste et le public. Ainsi donc, lorsque Ryota Kuwakubo met au point un objet de la taille d’un marqueur capable de générer des images sur un moniteur télé, qui de l’objet ou de l’image, peut-on qualifier d’œuvre d’art ? Le rapport à l’œuvre est d’emblée plus conceptuel et la relation au matériau moins évidente. De la même façon, la notion d’interactivité dans la création artistique repose la question de la paternité de l’œuvre dont l’accomplissement nécessite la présence et l’action du spectateur. Les images de Yoichiro Kawaguchi dont la forme et le tracé évoluent selon les mouvements du visiteur, permettent de reconsidérer l’acte créatif en apportant la dimension de la rencontre, de l’expérimentation et du jeu - sans quoi l’œuvre ne pourrait exister. Grâce aux nouvelles technologies, regarder une œuvre d’art ne revient plus, on le voit bien, à se placer devant un objet, ce peut être également pénétrer dans un univers autonome et en perpétuel changement, un monde dont les enjeux génèrent un langage, une réalité et des repères propres.

Abécédaire d’un nouveau genre d’expérimentations, les arts visuels cultivent le temps de l’exposition, la fibre de l’apprenti sorcier qui sommeille en nous… un rien de curiosité, deux doigts d’audace et un soupçon d’émerveillement, l’expérience méta-visuelle est un art à pratiquer au quotidien, autour de petites expériences pleines de poésie et d’humour. Conjuguant bien sûr les nouvelles technologies mais aussi des phénomènes physiques simples, les arts visuels se déclinent sur toute une palette de jeux d’optique : perpétuant l’art de l’anamorphose, Norihisa Hashimoto et Yasuhito Nagaharo proposent de restituer un point de vue paysager inédit. Dans un premier cas, les prises de vue photographiques révèlent des panoramas naturels et urbains dont le parti pris sphérique vient modifier les perspectives et les lignes de fuites de l’image et révéler un monde irréel, replié sur lui-même ; dans un second cas, les paysages peints sur toile jouent des déformations générées par le principe même de l’anamorphose pour créer une étrangeté qui n’est pas sans rappeler certaines expérimentations surréalistes du peintre Max Ernst. D’autres artistes tels que Junko Misawa, Taizo Matsumura, Tadanori Yokoo ou Keichiro Hirano expérimentent les arts visuels par le biais de phénomènes optiques, de projections et de décomposition lumineuses et de persistances rétiniennes.

Et voilà le travail

Ce matin, j’ai reçu un important colis contenant tout l’aspect officiel et administratif de cet événement. En ouvrant le paquet, chaque pochette était reliée une à une puis cachetée d’un sceau à l’encre rouge. Des visuels du Tokyo Metropolitan Museum of Photography y étaient également joints ainsi qu’une carte de Tomoe Moriyama avec un petit dessin au feutre dessus.

Lorsque je me pose encore la question de savoir ce qu’est pour moi le Japon, je me dis que c’est d’abord tous ces petits signes sur lesquels viennent s’ajouter la question des arts visuels. Se succèdent alors le 10e Anniversaire et la diversité des propositions artistiques empreints chaque fois de l’identité de l’archipel, son histoire, ses préoccupations et ses aspirations. Un voyage sensible et fascinant à feuilleter et effeuiller ici au fil des pages, au gré des collections et de l’exposition.

Bien le bonjour d’Enghien-les-Bains,

Texte éditorial rédigé dans le cadre de l'exposition collective "Meta Visual"

Octobre 2005

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