extra-sensory

L’EXPRESSION D'UNE NOUVELLE VISION DU CORPS

/ Emmanuel Cuisinier, Commissaire de l'exposition "Extra Sensory"

*

« Le Petit Chaperon Rouge tira la chevillette, et la porte s'ouvrit.

Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit, sous la couverture :

« Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi. »

[…] Elle lui dit :

« Ma mère-grand, que vous avez de grands bras !

- C'est pour mieux t'embrasser, ma fille !

- Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes !

- C'est pour mieux courir, mon enfant !

- Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles !

- C'est pour mieux écouter, mon enfant !

- Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux !

- C'est pour mieux te voir, mon enfant !

- Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !

- C'est pour te manger ! » […] »

Charles Perrault, « Le Petit Chaperon Rouge »

Plus grand, plus rapide, plus perçant, plus insidieux… Imaginez sinon un extra-loup, un cyber-prédateur dans une version revisitée du conte, où « Le Petit Chaperon Rouge » interroge son logiciel de navigation assistée intégré à sa cape, afin de se rendre chez sa mère-grand ! Une vision incroyable où le loup recourt au must de la technologie pour croquer son innocente proie et troquer ses bottes de 7 lieues pour les nouvelles baskets intelligentes et son œil de verre pour un système de lentilles ultra-performant ! D’un seul coup, tous les scénarios deviennent possibles, et par le biais des nouvelles technologies, l’imagination s’envole et le corps s’augmente… C’est le principe même des extensions corporelles où le désir universel du « toujours plus » vient suppléer nos fantasmes de grandeur et de puissance.

Du prolongement de nos sens et de nos propriétés physiques, cette question des extensions corporelles tend aujourd’hui à quitter les laboratoires scientifiques et les scénarios de films de science-fiction pour investir peu à peu notre quotidien, notamment via l’art, le design et la mode. Le philosophe Peter Sloterdijk rappelle que « […] les gens ne veulent pas vivre. Ils veulent vivre davantage. La vie nue n’intéresse personne. » Dès lors, il convient de réfléchir à ce qui d’emblée pourrait habiller nos existences et comprendre ce qui les rendraient plus intéressantes ; comprendre finalement combien l’accessoire et le vêtement peuvent être envisagés comme une alternative possible à l’ère des nouvelles technologies, où pour l’occasion rester branché peut prendre un sens... différent.

Mode high-tech & modes d’emploi

Dans l’air du temps ou au fil des saisons, le domaine de la mode acquiert un langage et une signification spécifiques, capables tout à la fois de révéler nos états d’esprit et déceler nos désirs. Interface entre esthétique et technologie de pointe, le vêtement fait l’objet de nombreuses expérimentations et entend aujourd’hui s’adapter à l’ère nouvelle des webcams, micros, écouteurs, écrans et autres logiciels… On parle désormais de « vêtement augmenté », à la façon d’une prothèse ou d’une extension intelligente du corps dont le prolongement reste attentif à chaque mouvement, obéissant au doigt et à l’œil.

A la confluence de l’art et de la science, le propos d’« Extra-Sensory » convoque une vision du vêtement à la mesure du corps et bien au-delà : tendances et créations le prolongent peu à peu, donnant lieu à de nouvelles configurations ainsi qu’à de nouveaux usages qui dépassent totalement le cadre des nécessités corporelles basiques. Accessoirisées et redessinées, les proportions de notre propre corps se modifient. Au fil de ce processus, c’est notre réalité physique qui est mise en cause, réalisant par là-même nos déficiences et nos propres limites ! C’est à ce point de confrontation entre modèle et image de soi que se développent de nouvelles applications techniques destinées à libérer le corps de son confinement physique.

« Extra-Sensory » est à l’origine l’une de ces tentatives de suppléance qui, adapté au domaine de la perception, désigne d’abord la capacité d’accéder à certaines manifestations sensorielles, sans convoquer les cinq sens ordinaires. Autrement dit, le corps parviendrait par un mode subsidiaire, à certains phénomènes psychophysiques tels que la télépathie ou la prémonition… Capable ainsi de s’outre dépasser par un état de conscience empirique, ce précepte largement controversé a pourtant trouvé son équivalent d’un point de vue informatique, puisqu’il désigne également un logiciel dont la capacité prolonge ou relaye les facultés sensitives et cognitives de son utilisateur.

Prendre pour postulat de départ cette réalité du corps, puis décrire via le vêtement et l’accessoire, un rayon d’actions sensorielles plus étendu, oscillant entre perfectionnement et entrave au corps.

« Extra-Sensory » : du propos à l’expo

« Extra-Sensory » est une notion combinatoire mi-ésotérique mi-scientifique. Rattachée à l’exposition, celle-ci rétrocède étiquettes et passifs afin d’agrémenter cette manifestation d’un point de vue introspectif et technique… Une exposition vécue comme une expérience dont le domaine de la mode - ses habits, ses accessoires - devient chaque fois le prétexte de petits scénarios… Au travers des technologies, du réel et de l’imaginaire, son parcours devient l’occasion d’envisager le vêtement comme autant de possibles, de supports d’environnements avant-gardistes, d’objets de méditation, d’accessoires de déambulation, de parures d’un genre nouveau ou encore de prototypes fictifs de survie…

Né de l’exploration des limites du corps, ce répertoire énonce finalement combien le rôle des technologies dans les sphères artistiques, scientifiques et créations de mode, a contribué à faire accepter par les individus et par la société, de nouvelles images ainsi que de nouvelles capacités corporelles et à leur assurer une utilité économique. L’exigence d’une confrontation avec ces différents domaines nécessite de fait une réflexion sur les normes et les ambivalences, y compris sur les procédés de production de nouvelles images du corps.

Le vêtement façonne dès lors de nouveaux canons esthétiques où bon nombre des applications techniques, informatiques et scientifiques ne visent pas en réalité à modifier certains défauts corporels, mais bien à élever le corps au-dessus de ses propriétés naturelles. Le corps via le vêtement est soumis à une sorte d’« auto-design » et semble ici confirmer la thèse freudienne de l’homme déficient devenu dieu prothétique.

Des sciences et des fictions

Aujourd’hui, le corps humain est compris comme une construction élaborée par nos désirs et nos fantasmes dont l’idée ou même l’impression d’un corps « naturel » ne peut suivre que les apprêts. Les extensions corporelles de l’artiste plasticien Christophe Luxereau relèvent de l’accessoire de mode - entre fétiche, hybridation et prothèse. Son travail autour des mutations apportées au corps par le développement technologique révèle un avenir post humain dans lequel le passage du corps biologique au corps cybernétique est vécu comme émancipateur. Imageries froides sur lesquelles se détachent des icônes glacées, les mannequins de l’installation photographique « Rhizomes » deviennent un produit original de nature et de culture, une image condensée de l’imagination et de la réalité matérielle ; un corps tout à fait aimable, lisse et virtuel… présentant des objets de bonheur garanti pour un plaisir plus intense, une énergie immédiate, une mise en réseau plus puissante et un pouvoir de communication plus grand.

Appareillages zoomorphes, le meilleur ami de la femme contemporaine se nomme « Call Me », « Battery Fly », Carp Ware » ou encore « Gecom ». Petits animaux plurifonctionnels, fiables, interchangeables aux sens particulièrement stimulés, ces compagnons d’un genre nouveau sont-ils l’avenir sinon de notre quotidien, du moins de l’animal dont ils tirent leurs caractéristiques, ou en sont-ils un témoignage ultime ?

A la croisée de procédés naturalistes et illusionnistes, ces interfaces d’anticipation agissent telles de petites prothèses techniques capables d’augmenter perception sensorielle et actions corporelles à ceci près qu’elles se réalisent au travers d’une forme animale cybernétique. Une leçon de chose où l’Homme profite de l’héritage de ses pairs… parfois au profit d’une union contre-nature, là où la figure humaine se métamorphose en hybride : montages composés d’animaux, d’éléments cybernétiques et d’éléments humains, ces modèles d’identification peuvent apparaître aussi bien comme des figures idéales que des monstres biotechnologiques !

Petits détournements technologiques

La question de l’accessoire véhiculée par la création de mode se caractérise par la notion de prolongement, d’adjonction, d’extension corporelle, au sens où l’élément ajouté devrait être immédiatement visible et identifiable. Au cœur du projet du collectif Black Box Nation, les domaines de la science et des technologies s’associent à celui de la mode afin de créer une entité capable de générer des prototypes de vêtements dont le mécanisme apparent reste constitutif d’une esthétique assumée. « Inflatable Dress » est une robe née de la collaboration entre Diana Eng & Emily Albinski et dont le parti pris est non seulement de concevoir le vêtement comme un volume à densité variable, mais aussi de faire du moteur, de la pompe et des tuyaux, une extension fonctionnelle et décorative. Ici l’accessoire est conçu comme une sculpture portative arborée à la façon d’un faux-cul, modifiant avec grâce la silhouette.

Par la volonté de décloisonnement des disciplines, l’aspect scientifique et informatique de cette création est envisagé plastiquement - par sa forme, sa couleur et ses matériaux, au même titre que le sont le corsage et le jupon. Révélant ce qui d’habitude reste camouflé, le vêtement décèle les artifices de son fonctionnement, à la façon d’apparats technologiques nouvelle génération.

Cependant, à la différence des rembourrages traditionnels qui non seulement sont intégrés dans le vêtement, mais ont également valeur de protection ou d’attribut de séduction, cette association prothétique confère à son utilisatrice une identité de corps-machine. Le corps « scientifisé », conçu comme un appendice mécanique donne ici naissance à un corps qui n’est plus que partiellement humain, « intégralement nourri de la technique grâce à la miniaturisation de machines », comme le souligne Paul Virilio dans « L’art du moteur »(1).

Corps des villes, corps en friche

Les technologies modernes offrent aux domaines de l’art, de la science et de la mode, de nouveaux moyens, des effets d’acclimatation et des images idéales, des normes et des limites à transgresser. La série des « Modes for Urban Moods » de l’artiste Teresa Almeida tente de resituer le corps dans son contexte urbain, au sein d’une société faite de désirs et de rêves rattrapés par le quotidien. Absorbé par son environnement, son bout de métro-boulot-dodo, le corps devient cette peau de chagrin dont l’étrécissement traduit sa fragilité dans la réalisation de chaque instant – dans l’espace public, au milieu d’une file d’attente, au détour d’un long couloir.

Césure indispensable pour laisser s’épanouir un espace intérieur, la peau est secondée par une succession de petits accessoires. Ils sont la garantie d’un instant suspendu à l’intérieur duquel il est possible de se réfugier en cas de panique, dans ces moments d’urgence où le corps ne répond plus. Le vêtement devient le paravent protecteur et le garde-fou de nos moments d’égarements, une « Space Dress » pour respirer enfin, une « Emergency Ring » pour une présence amie, un « Loud Bubble » pour se préserver du bruit et des « Wings » pour autoréguler ses angoisses ou son stress. Ces mécanismes simples faits de poésie et de surprise, deviennent des prothèses de l’esprit, au même titre que le sont des béquilles ou une paire de lunettes pour nos déficiences physiques. La technologie est ici en lien direct avec nos états d’esprit, devenant la traduction mécanique de nos émotions et de nos humeurs. La machine au service de l’âme, et demain pourquoi pas, le thérapeute de nos angoisses et la réponse à nos questions existentielles ?

Les extensions du moi ou le corps retrouvé

Développées à des fins utilitaires et commerciales, les technologies issues d’une réflexion scientifique appliquées aux domaines de l’art, de la mode et du design, assurent des notions relatives à la production industrielle, là où finalement le rapport au corps et la question de l’identité s’égarent. Natacha Roussel du collectif Experientiæ Electricae investit le champ des technologies dans cet interstice, celui où l’informatique portative et autres technologies souples sont envisagées dans une démarche presque introspective, entre poésie et méditation, à la recherche d’une mémoire égarée.

Qu’il s’agisse du vêtement technologique « One’s Walk » ou du mobilier « Le Garde Robe », ces deux oeuvres sont conçues comme des environnements produisant un état de conscience de soi, invoquant une écoute presque méditative de son propre rythme, de sa propre histoire… Isolants d’un contexte dévorant, les accessoires se présentent sous la forme ordinaire d’un col de veste, d’une paire d’ailes ou de sandales, et sont chaque fois la source d’une expérience simple permettant d’entendre le bruit de ses pas, de créer un paysage abstrait ou de produire des sons.

Pour la première fois, ces extensions corporelles, du vêtement à l’accessoire, ne sont plus comprises dans un désir de « toujours plus », là où les appétits performatifs répondent à une nécessité de distanciation par rapport à la nature. Elles sont de simples médiatrices, permettant une sorte d’auto résurgence de notre intériorité et de nos souvenirs, donnant le choix d’un contexte et d’un environnement chaque fois propices à de nouvelles expériences sensorielles.

Texte éditorial rédigé dans le cadre de l'exposition collective "Extra-Sensory"

Octobre 2007

(1) Virilio Paul, « L’art du moteur », Paris 1993


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