petite histoire #Æa                                      

Partie#1

Livre de Jane

 

Nous sommes peu à savoir que les hommes n’ont pas changé, mais qu’ils changent seulement le gouvernail de leurs rêves et que la nuit n’y suffit pas.

 

A. Beydoun, Le poème de Tyr, actes sud 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*

chapitre premier

ouverture

 

 

La première donnée de cette histoire est d'abord la lumière.

Une lumière blanche, un aveuglement brutal rognant l'horizon de ses repères. Une lumière d'août brûlante et désolatrice, qui rend la terre infertile.

Dans cette petite ville du sud est de l'Espagne, on entend sonner les cloches de midi. Ce sont les cloches de Huelva, tout proche de la gare, d'où le train vient de repartir.

Le silence et le désert se referment progressivement sur les rails et enveloppent notre premier personnage descendu seul à quai.

 

Jane.

 

Dans la verticalité exacte du soleil, elle reste aveugle, les yeux clos, immobile quelques instants…

Les bras le long du corps, dévorée par la lumière, Jane se consume.

Douce et inquiétante avec son front qui a l'air d'un coffret rempli d'une intelligence douloureuse, elle semble occupée à éteindre le brasier en elle. Dans son cou, on aperçoit collés à sa peau, les cheveux de ses boucles et sur sa bouche, le pli insolite de sa lèvre supérieure cherchant de l'air.

 

Seule, je suis venue ici. Dans ma chambre autour de moi, je suis seule.

Londres, Huelva où, dans un contraste meurtrier, je conserve au fond de moi l’intuition d’être partie pour ne jamais revenir. La vie derrière moi, mes 26 ans me mènent aux murs de cette maison.

Seule.

Recluse par la lumière, ma chambre se graphique de stries d’ombres ; des zébrures de soleil filtrées par les persiennes, laissent sur les murs, les meubles et le sol, une blessure délavée. Comme si chaque objet révélé par le jour était instantanément voué à disparaître.

 

Je m’appelle Jane, je suis diplômée de chirurgie orthopédique correctrice et je suis venue ici, à Huelva, pour m’abîmer. M’oublier. Et disparaître ?

Si la lumière pouvait m’exaucer.

 

Il dit que « ce jour est le plus long de la semaine, car il est fait de silence, de repos et de prières. »

Il dit aussi que demain samedi sera jour de fête.

En mon honneur.

Et aussi en son honneur à elle.

Lui, c’est Ezækiel.

Elle… c’est Æa.

Pour la première fois, je l’ai rencontré -lui- sur le quai de la gare. Il m’emmenait chez elle. Chez celle que je suis venue soigner, panser, bander.

Corseter, prothéser, ligoter.

L’annonce dans le journal ne disait rien de précis. Lui ne m’a rien dit de plus. Elle, viendra demain. Æa.

Æa.

Æa. Son nom est un son au-delà duquel, le silence, le repos - et la prière, s’imposent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Combien de temps s’est-il écoulé ?

Au milieu de la nuit, Jane est toujours éveillée, toujours en proie à une seule et même pensée, qui ne lui laisse aucun répit.

Une appréhension dont le prénom résiste au sommeil. Une persistance rétinienne de celle qu’elle ne connaît pas. Æa toujours…

 

Perdue dans ses draps, Jane n’entend pas les claquements.

Les claquements d’Ezækiel, dont les préparatifs augurent les animaux en cage, les cordes, les fouets et les cuirs qui chauffent.

Les tambours qui enflent.

Les claquements de l’aube qui point.  

 

C’est une aube bleue, éclairée encore par la nuit. Et dans sa chambre, Jane s’est habillée. Prête.

De temps en temps, le bruit résonne plus fort encore : et Jane s’immobilise, debout, l’espace d’un moment.

Elle regarde avec insistance en direction de la fenêtre.

Celui de l’intruse.

Celle qui ne doit pas savoir…

 

Dehors, des ombres aux contours abstraits se révèlent en un langage secret. Les tambours enflent, les animaux soufflent, le ventre du domaine gronde, le jour est là.

Ezækiel veille.

Il est prêt, lui aussi.

 

Aujourd’hui, le ciel est blanc,

la terre est sienne,

et les murs sont sables.

Je me suis levée absorbée par la nuit, et là,

ici-même,

mon corps reste suspendu par l’attente, dans la loge qui surplombe l’arène.

Je suis en cet instant, la lumière et le temps, désagrégée et immatérielle déjà peut-être.

Dans ce théâtre circulaire, les cloches de Huelva s’abattent et comme un rituel les portes des tribunes s’ouvrent. Le silence de la scène dans la paix profonde de ce soleil indifférent, succède aux grondements des préparatifs du matin. Et pour la première fois depuis mon arrivée, je ne suis plus seule. Ceinte enfin, mais silencieuse encore…

Les hôtes, comme un cortège d’habits d’ombres défilent sans visage. Les chapeaux, les mantilles, ce deuil sur leurs corps entier... ils entrent, et pendant que je les observe, ma poitrine se referme.

Mes jambes, mes mains, mon visage nus, me révèlent vulnérable, en proie à la violence de ce contraste de lumière. Une communion funeste dont le présage augure la souffrance du sacrifice.

 

Aujourd’hui, amène-moi l’humanité tout entière, et immerge-la dans l’océan de ma Miséricorde. Ainsi tu me consoleras de l’amertume dans laquelle me plonge la perte des âmes.

 

Et je me souviens qu’à cet instant, Ezækiel entra en piste, précédé de ses filles.

Sept.

Sept toreras gainées d’or et de noir, les cheveux lissés, crevés en un chignon bas, filant la ligne de la nuque jusqu’au jabot de leur chemise. Les unes derrières les autres elles avancent jusqu’au centre de la rotonde. S’arrêtent, puis se tournent face à lui. De l’habit de lumières, il est celui de couleur, tenant dans ses bras des prothèses de cuir et d’acier.

 

Aujourd’hui, amène-moi les âmes des hérétiques et des apostats et immerge-les dans l’océan de ma Miséricorde. Pendant ma douloureuse Passion, elles ont déchiré mon Corps et mon Cœur.

 

Désignant quatre d’entre elles, il leur remet une à une à chaque bras, un poignet-long dont l’extrémité des doigts se prolonge par des lames. Silhouettes aux membres acérés, elles se parent de violences, coutelières monstrueuses remplies de desseins douloureux.

Sur un regard, trois autres filles revêtent les tambours. Les baguettes en mains, la paume levée vers le ciel, elles attendent un signe - le signe.

Chef d’orchestre et meurtrier par ordonnance, Ezækiel reste immobile. La chaleur se chape tandis que tous étouffent. Ma poitrine implose. Comme un tableau en attente d’exécution, le charbon des tissus sur l’écran clair retient sa braise jusqu’au moment maître, où celui qui dicte répartit la composition en un ensemble de lignes, de matières et de formes exactes.

 

Æa.

 

Tes tambours se brisent superbes et de leur peau sur moi, je résonne de tout mon être. Comme un abattement soudain et brutal, elle est apparue au même instant que l’air en moi arrivait enfin. Un souffle venu de sa présence. De l’attente, elle est maintenant là, derrière moi dans la loge. Je l’entends, je la sens et peux la voir dans le visage de chacun dans l’assistance, lisant dans leurs yeux, tout l’impact d’une reine en ces lieux. Le cliquetis de ses poignets et celui de ses pas, je la ressens jusqu’à la naissance de ma nuque. Tout me pénètre tandis que la cérémonie commence. Entre mes jambes, l’air me brûle, je me sens chavirer. Mes cuisses se gonflent et dans le pli précis qui mène à mon sexe, je sens les renflements de mon sang qui palpite.

Je suis en partance.

En contrebas, le spectacle m’échappe. Ezækiel, criant face au toril, le centre de la rotonde maintenant vide et le taureau qui sort. Aux premiers galops de l’animal, chaque foulée dans le sable est un impact supplémentaire dans mon ventre. Une charge magistrale qui m’oblige à me retenir à la balustrade quand Ezækiel bondit des coulisses latérales pour donner à l’animal quelques passes. Les frissonnements de la muleta sur les assauts du molosse, c’est le voile de soie qui se soulève au moment de l’impact - une caresse violente qui court de la corne sur ma peau.

Je ferme les yeux.

 

Jane ferme les yeux.

Privée de la vue, son corps lui rappelle pourtant toute l’impérieuse présence derrière elle.

 

Aujourd’hui, amène-moi les âmes douces et immerge-les dans ma Miséricorde. Ces âmes sont les plus semblables à mon Cœur. Ce sont elles qui m’ont réconforté dans mon amère agonie. Je les voyais comme des anges terrestres qui veillaient devant mes autels ; je déverse sur elles des torrents de grâces. Seule une âme humble est capable de recevoir ma grâce. Aux âmes humbles j’accorde ma confiance.

 

Le dos de Jane est une surface sensible sur laquelle vient s’apposer chaque souffle, chaque son, chaque parfum comme autant de signes d’un désir inconnu. Une empreinte qui cambre et qui force le grain de peau à chercher le moment du contact. Un court effleurement, un instant si bref qui serait pourtant la réponse à une appétence absolue.

 

Juste la sentir… quelque chose contre moi qui puisse m’indiquer sa peau. Je le veux.

 

Au son des clarines dans l’arène et aux cris des filles dans le ruedo, Jane ouvre soudain les yeux et comprend l’issue de la scène. Dans une chorégraphie ample, elles provoquent tour à tour la charge du taureau et dans un mouvement sec, s’élancent sur l’animal, lui plantant de l’échine à la gorge les lames de leurs poings d’acier. Oboles de sang à portée des jugulaires, elles s’agrippent au monstre de muscles et contiennent entre leurs cuisses chacun des assauts, marquant sans relâche le cuir de l’animal d’impacts maculés.

Dans le brasier vertical de la piste, des fils d’écume aux flaques empourprées du combat, les exhalaisons de la scène arrivent jusqu’à la loge.

 

Et loin de me défaire de mon trouble, le plaisir dans la violence vient démultiplier en cet instant précis chacun de mes sens, faisant de moi-même une victime complaisante. Prise de vertiges, je laisse la bestialité m’envahir, saillir mes reins et darder mes seins. Les coups de tambours font battre mon cœur. Mes hanches, ma taille - leur impact -, ma gorge… Je me sens prise.

Mon esprit est possédé.

J’entends de loin en loin, les râles de l’animal - je suffoque. Quelque chose en moi m’étouffe.

Et toujours près de moi, sa présence, son regard sur moi. Je suis sa pupille, elle est ma maîtresse.

Ma tête bascule, je m’abandonne.

Ce souffle entre mes jambes, le sol se dérobe !

 

Je pars.

 

Aujourd’hui, amène-moi les âmes qui vénèrent et glorifient ma Miséricorde. Ce sont ces âmes qui ont le plus souffert de ma Passion et ont pénétré le plus profondément mon esprit. Elles sont le vivant reflet de mon Cœur compatissant. Ces âmes brilleront d’une clarté particulière dans la vie future. Aucune n’ira dans le feu de l’enfer : je les défendrai une à une à l’heure de la mort. Amen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*

chapitre deuxième

la perte

 

L’unicité de l’image du désert se change en quelque chose qui se niche en elle, alors même qu’elle en souffre. Elle en est envahie. C’est la douleur sans fin d’une âme qui, plongée dans les affres, se roule d’un côté du lit et tantôt de l’autre : d’un côté et de l’autre elle sent le désert encore, et, à l’instant où elle se tourne pour changer de position, elle ressent en même temps le désir de l’oublier et le désir de le retrouver.

 

Une semaine de fièvre. Jane délirante. Marchant encore et encore dans son sommeil, elle est à ce point de souffrance où chaque station de ce pèlerinage somnambule, lui réveille le ventre.

 

Carmine – chaude – lente,

une veine s’est ouverte le long de ses cuisses comme un goutte à goutte sur les draps.

Epuisée tandis même qu’elle dort, Jane est exsangue, abîmée dans la violence d’un plaisir coupable. La tête auréolée de boucles et la toison assombrie, sa chevelure est une petite veilleuse posée sur un lit de poison.

S’écoule et coule, ce bruissement du corps est celui d’une maternité refusée et dans le chant de ce sexe qui larme, c’est un ange qui se feutre.

Des à-coups de cornes aux assauts d’acier, cette annonciation est un augure contre-nature. Et comme la blessure qui sourde lorsque l’enfant ne peut être, c’est dans la perte que le corps répare ce qui ne doit pas naître - le monstre.

 

Passant près de toi je t’ai vue là, abandonnée, baignant dans ton sang; et je t’ai dit : « vis, toi qui saignes. »

Oui, je t’ai dit : « vis, toi qui saignes. »

 

Et te voilà dans toute ta beauté. Passant près de toi, j’ai déployé mon aile sur toi et je t’ai juré alliance.

Je t’ai baignée dans l’eau, j’ai lavé ton sang, je t’ai frottée avec de l’huile. Je t’ai habillée de lin et couverte de soie.

Je t’ai parée de bijoux, je t’ai mis des bracelets aux mains et un collier autour du cou. Tu te nourrissais de fleur de farine, de miel et d’huile.

 

Tu étais belle, belle au point d’être une reine…

 

Penché sur Jane, ce fut les mots d’Ezækiel à son oreille. Au mot près ce qu’il lui dit lorsque des années auparavant c’est ce qu’il murmurait à Æa la première fois que l’a vit. Ezækiel qui veille, il est celui sans sommeil qui panse et guérit. Une âme recueillie, qui une fois encore, fait don de ses mains pour soulager celle qui souffre.

Que les plaies se referment et que le sang revive.

Sa voix traversa mes délires et aux flux des battements de mon cœur, vint résonner en moi.

Que ton ventre cesse d’être sombre et que ton cœur s’ouvre à la lumière !

Une voix lointaine venue cogner mon esprit, un écho dans cet exil de moi-même. J’étais loin, devenue lointaine, et de l’enfant que j’étais en venant ici, je suis devenue femme et demie, une mère recousue.

Que de ton corps ourlé de deuil, renaisse l’espoir.

Je me suis alors rappelée à moi et suis revenue. Changée.

 

Des semaines qui ont suivi cet épisode, je respire sans passion, dans ce sentiment d’asphyxie au-delà duquel je pourrais mourir. Ma vie se suspend à ce fil ténu, fourmi minuscule égarée dans le souffle trop profond de ma respiration. Je suis ici dans ma chambre et sur mes doigts comme chaque jour depuis mon réveil, je regarde ces visiteuses silencieuses m’apportant des nouvelles d’un monde que j’oublie peu à peu.

Des fourmis.

Minuscules elles aussi et tissant autour de moi le maillage d’un labyrinthe secret, elles fourmillent de part en part striant en lignes entières le plafond, les murs et le sol, mes affaires et mon lit, mes mains posées sur mes draps. Elles viennent ici puis repartent là, emportant avec elles des nouvelles de moi, discrètes présences d’un autre univers…

Elles sont les hôtes de ce domaine me confia un jour Ezækiel. Elles sont elles aussi, les gardiennes de nos jours et leurs passages ici nous aident à comprendre ce qui a été et ce qui sera, de leur provenance à leur destination finale, nous assignant comme les témoins du présent, de leur présence ici-même.

Dès lors, dans les couloirs que j’empruntais, la salle à manger ou bien encore la cuisine où je prenais parfois mon repas, je regardais ces files indiennes pénétrant les murs. Rendant poreuse chaque surface et chacune de mes pensées, forçant les portes de mon front, lisant en moi comme à livre ouvert. Hypnotisée par leurs mouvements, j’entendais presque la nuit, leurs déplacements dans une sorte de frottement rassurant. Présences dérisoires, elles conditionnaient pourtant ma vie et je sais que lors de ces journées qui suivirent ma rémission, chaque pas et chacun de mes gestes leur étaient dédiés.

Six semaines s’étaient écoulées depuis l’arrivée de Jane au domaine. Un mois et quelque pendant lequel les journées restaient identiques et que le temps s’imposait physiquement à elle. Au fil de ses réflexions, Jane tournait en elle, dans la cellule de son crâne, tentant de comprendre ce qui lui arrivait. Exhortant de sa souffrance, la culpabilité de son abandon, ses souvenirs se superposaient à la façon d’un dédale mental. Et dans la géographie de ses doutes, les lignes des fourmis traçaient des fils qui, comme des coordonnées nouvelles, indiquaient la possibilité d’un chemin. Sous ses paupières mi-closes, Jane suivit la direction fourmillante qui lui était indiquée, et tandis qu’elle sortait de sa torpeur, ses cils se déplissèrent, levant de son regard les barreaux qu’ils formaient devant elle.

Pour la première fois, elle ne voyait plus ce quadrillage comme un motif isolé, mais comme l’étape d’un voyage qu’elle devait entreprendre. Un signe venu d’un monde minuscule et derrière lequel, comme un pressentiment, se matérialisait la présence d’Æa…

 

Au cœur de ce royaume de lumière, Æa était un patient contre-jour, radiographant les doutes de Jane en négatif. Des lignes d’insectes, elle émanait dans une maîtrise absolue de l’espace, du rythme et du jeu. Æa, comme une sorte de convergence, au-delà de quoi rien d’autre ne pouvait exister.

Et c’est cette petite mort que Jane ressentait.

Comme une intuition à son malaise, cherchant ailleurs une raison à son existence, lorsque tout à présent, doit trouver sa source et l’origine en elle,

en Æa.

 

C’est parce que je savais que rien d’autre ne pourrait attirer son attention, rien d’autre ne pourrait suspendre ses mouvements le temps d’une réponse… Je prononçais son nom. Juste ses trois lettres. Æa. Et comme un mot de passe, il lut dans mon regard cette impérieuse nécessité de la rencontrer enfin. Le souffle coupé mais la voix claire, j’étais à présent sûre de moi.

 J’étais prête.

 

 

*

chapitre trois

la rencontre

 

 

Soignante soignée, une inversion maligne s’est opérée depuis mon arrivée au domaine, et de ce statut de rescapée, je sais qu’elle garde sur moi cette indéniable avance, cette reconnaissance de mon ventre qui, dans les ardeurs de la mort, lui doit la vie. L’intimité de ma souffrance, l’ébranlement de mes certitudes, je suis à elle fragile et disciple de cette cohorte d’êtres minuscules. Je suis devenue fourmi.

 

Comme par superstition et à ce moment même, où chaque geste devient le répertoire d’une chorégraphie déjà cent fois accomplie, Jane se prépare. Méticuleuse, elle reproduit dans ses moindres détails les petits riens qui permettent à l’esprit de ne plus penser.

Lentement.

D’abord sa blouse, dont le rabat de la boutonnière se termine au cou par une sangle de métal à boucle simple, puis ses cheveux, une longue tresse de feu, dont les boucles s’échappent parfois et que Jane vient replacer avec les doigts. Enfin, et avec ce geste religieux, elle prend ses instruments, ouvrant pour la première fois depuis son arrivée ses trousses en cuir, défaisant le petit cordon autour et les déroulant d’un coup. Alignés et côte à côte, les inox brossés scintillent de mille feux en des formes extraordinaires…

Dans un autre endroit, des aiguilles aux courbures magnifiques dans une décomposition de l’arc et de la cambrure d’où le chas reste l’unique point commun. Ciselées ou à facettes, fines ou à amorces, simples ou à griffes, chacune devient l’amorce de mille fantaisies, des sutures aux piqûres, de la peau aux corsets, chaque gousset porte sa propre dominante. Une partition aux accents mats, composée de cliquetis glacés, ses notes d’éther éventé marquent la clé. Ustensiles chéris, Jane les embrasse d’un long regard, déclinant mentalement la fable de leurs possibles. Un mémento de cicatrices, de bourrelets  et de renflements de chairs qu’elle décline tour à tour et d’un battement de paupière.

 

La paume creusée et d’une légère pression de l’index et du majeur, elle replie son matériel.

Le rituel est terminé.

 

Mon être bouillonne et je sens mes mains froides. J’avance et les images autour de moi reculent, brouillant ma propre perception.

Neuvaine à la Miséricorde Divine, Prière du premier jour.

 

Ibid., Prière du cinquième jour.

 

Ibid., Prière du sixième jour.

Ibid., Prière du septième jour.

Ezéchiel, XVI,,6 à 14